lundi 24 octobre 2016

Les enjeux du 6ème plénum du CC du PCC

Les enjeux du sixième plénum du comité central du Parti communiste chinois

La direction du PCC se réunit à Pékin à partir de lundi, à l’heure où le président Xi Jinping renforce son emprise sur le système politique et place ses alliés.
LE MONDE | • Mis à jour le | Par
A la célébration des 95 ans de la fondation du Parti communiste chinois, à Pékin, le 1er juillet.

Le sixième plénum du Parti communiste chinois (PCC), qui se tient du 24 au 27 octobre dans les salons de l’hôtel Jingxi, un établissement sous haute surveillance de l’ouest de Pékin, est la sixième réunion plénière du comité central depuis le 18e Congrès, en novembre 2012. A cette occasion, Xi Jinping avait nommé secrétaire général du PCC.

Les plénums sont les sessions plénières du comité central, le « parlement interne » du parti. Il rassemble 370 membres de l’actuel comité central, permanents et suppléants. Ces réunions ont lieu au moins une fois par an, sauf en cas de crise grave. Il y a en général sept plénums entre chaque Congrès, qui a lieu tous les cinq ans – le tout dernier passant assez inaperçu car il a lieu la veille du nouveau Congrès.
Les réunions du comité central peuvent toutefois donner lieu à des décisions historiques. Ce fut le cas en 1978, lorsque Deng Xiaoping lança la politique d’ouverture et de réformes. Ou en 2013, lorsque Xi Jinping ouvrit la voie à l’abolition des camps de rééducation. Lors d’un plénum en 2015, le PCC autorisa les Chinois à avoir deux enfants, mettant fin à la politique de l’enfant unique.
Chaque plénum est traditionnellement réservé à un thème. Le troisième, par exemple, est celui des réformes économiques et structurelles. Le sixième plénum se consacre à la construction du parti. En l’occurrence, il doit couvrir cette année deux thèmes, aux implications essentielles pour le 19e Congrès de 2017 : les règles de gestion du parti et les moyens de renforcer la supervision et la discipline interne du PCC, qui compte 88 millions de membres et détient le pouvoir sans partage depuis 1949.
Il pourrait enfanter d’au moins une mesure capable de frapper l’opinion publique : l’obligation pour les dirigeants au niveau du comité central de divulguer leur patrimoine, celui de leurs proches parents, ainsi que la possession éventuelle par ces derniers d’un passeport ou statut de résident à l’étranger.
Cette mesure, déjà discutée lors des derniers plénums de l’ère Hu Jintao (2002-2012), avait jusqu’alors été rejetée, mais la croisade anticorruption menée par Xi Jinping et Wang Qishan, le chef de la Commission centrale d’inspection disciplinaire du parti (CCDI), a fonctionné comme une grande inquisition désormais crainte par tous. S’y opposer pourrait éveiller les soupçons.
  • Avènement de la sixième génération

A un an du 19e Congrès, qui verra le renouvellement d’une grande partie du comité central et, en principe, de cinq des sept membres du comité permanent, les spéculations vont bon train sur l’accession de nouveaux venus au saint des saints, notamment ceux issus de la sixième génération de dirigeants. Ceux-ci, dont la génération suit celle de Xi Jinping et Li Keqiang, nés respectivement en 1953 et 1955, deviendraient alors candidats à leur succession.
En 2007, Xi jinping et Li Keqiang avaient été les plus jeunes à accéder au comité permanent du 17e Congrès. Le sixième plénum n’a toutefois pas vocation à en débattre : les négociations, souligne le politologue hongkongais Willy Lam, auront lieu lors de rencontres informelles dans la station balnéaire de Beidahe, à l’été 2017.
  • Age de la retraite : possible dérogation pour le chef de l’anticorruption

Le grand enjeu de ce sixième plénum est la possible modification de certaines règles et usages internes, modification qui pourrait rester secrète un moment avant d’être révélée par des fuites. Ainsi de la limite d’âge de 68 ans pour les membres du comité permanent. Un seul candidat tout désigné pourrait y déroger : le chef de la lutte anticorruption, Wang Qishan, dont ce plénum doit couronner les accomplissements. Sous ses auspices, un million de cadres ont fait l’objet d’enquêtes de la CCDI, vient de révéler sur son site le bras anticorruption du parti.
M. Wang serait l’exception qui confirme la règle. Ses camarades du comité permanent n’auront pas la même chance : plusieurs d’entre eux, notamment Zhang Dejiang et Liu Yunshan, le chef de la propagande, sont considérés comme des protégés de l’ancien président chinois Jiang Zemin et sont, selon les experts, dans le collimateur du président.
  • Spéculations sur l’avenir du premier ministre

L’autre inconnue est le sort du premier ministre, Li Keqiang, dont le rôle traditionnel de pilotage de l’économie a été entamé, voire parasité, par le président Xi Jinping et ses conseillers : deux équipes rivales semblent diriger l’économie chinoise, créant des couacs embarrassants, comme lors des krachs boursiers de 2015 et de la dévaluation du yuan.
Le prochain test sera la bulle immobilière, au centre de toutes les craintes. Si personne n’imagine que Li Keqiang soit rétrogradé du comité permanent, beaucoup le voient relégué au poste de président de l’Assemblée nationale populaire. Wang Qishan, justement connu pour son expertise économique, pourrait alors le remplacer. Le sixième plénum pourrait préparer le terrain à cette nouvelle entorse aux usages tels qu’ils ont été établis depuis le début de l’ère Deng Xiaoping.
 Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)
Journaliste au Monde

jeudi 20 octobre 2016

Tensions en mer de Chine












article récent du Figaro

La Chine construit des îles artificielles pour revendiquer des zones maritimes

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Des militaires chinois, en 2010, sur l'île de Yongshu.
    La République populaire entend asseoir son influence sur des ilôts inhabités mais stratégiques de la mer de Chine.
    Une île artificielle en forme de porte-avion. La Chine est en train d'agglomérer des milliers de tonnes de terre sur un récif corallien afin de le transformer en piste d'atterrissage. L'objectif: asseoir sa domination sur une zone stratégique très disputée, la mer de Chine.
    Jusqu'à présent, la majeure partie de l'île de Fiery Cross, ou Yongshu, en Chinois, se trouvait sous l'eau, à l'exception de quelques rochers et d'une surface de béton artificielle, servant à héberger une petite garnison de soldats. Des images satellites, analysées par des experts anglo-saxons de l'IHS, ont montré que depuis quelques mois, des navires chinois draguaient les fonds environnants. Les images ont également montré que ces derniers rassemblent les sédiments sur la barrière de corail, afin de faire émerger des eaux une piste de 3000 mètres de long sur 300 mètres, au plus, de large. Un port, à l'est de l'île, serait également en train d'être créé par les dragues chinoises. Il serait suffisamment grand pour «accueillir des pétroliers ou de grands navires de guerre», selon les experts de l'IHS.
    Yongshu est située dans l'archipel des Spratleys, un territoire en plein milieu de la mer de Chine dont les récifs confettis, d'une superficie totale de 5 km2, sont répartis sur une zone de 410.000 km2. Quelques bouts de terre disputés entre le Brunei, la Malaisie, les Philippines, Taïwan et la Chine, dernière puissance à ne pas disposer de piste d'atterrissage dans les environs.

    Une zone très stratégique

    Dans un rapport, le ministère de la Défense français rappelle que les prétentions de Pékin sont fondées sur des arguments historiques: «La Chine prétend que des pêcheurs chinois fréquentent la mer de Chine du Sud depuis des époques aussi reculées que la période des Trois Royaumes (220-265).» Selon le rapport, il faut en réalité attendre les années 1980 pour qu'elle s'intéresse réellement à ces îles perdues. En 1987, la Chine en occupe 7. Cinq ans plus tard, elle revendique la totalité de l'archipel.
    Le projet chinois sur Yongshu. DR.

    Si la Chine s'y intéresse autant, ce n'est pas en souvenir de quelques pêcheurs ancestraux. Cette zone, inconnue du grand public, est d'un intérêt géostratégique majeur. Elle est le point de passage entre l'Océan indien et l'Océan pacifique et permet la communication de l'Europe et de l'Asie orientale. Près d'un tiers du trafic maritime commercial du monde y passe, 90% de celui de la Chine. La Corée du Sud, le Japon et Taïwan y font transiter plus de la moitié de leurs ressources énergétiques. Si les éventuelles réserves de pétrole semblent pour le moment limitées, celles de gaz semblent au contraire très importantes: la zone pourrait comporter 13% des réserves mondiales, selon le rapport du ministère de la Défense.

    Le précédent des Paracels

    Outre l'évidente menace que représente la militarisation chinoise, la création de cette nouvelle terre vient asseoir la revendication de souveraineté chinoise: au regard du droit international, l'attribution d'une zone économique exclusive est déterminée par la possession d'un territoire côtier.
    La Chine reproduit ici une tactique déjà éprouvée un peu plus au nord, dans l'archipel inhabité des Paracels, situé en face du Vietnam, qui revendique également ces territoires. Pékin y a créé une piste et un port. Dans les années 1970, un bref engagement entre la Chine et le Sud-Vietnam avait coûté la vie à 70 marins et envoyé par le fond trois navires vietnamiens. Seulement, après cet épisode, la présence chinoise avait été confortée dans l'archipel. En mai 2014, la Chine se servait de cette base territoriale pour justifier l'installation d'une plate-forme pétrolière dans les eaux des Paracels, entraînant une importante crise diplomatique avec le Vietnam.

    EXEMPLE DES SPRATLEY






    samedi 8 octobre 2016

    Info stat : les femmes et le management

    Voici une série stat étonnante :

    Source : dernier numéro de AMB Afrique Méditerranée Business avec un article sur Singapour et bien d'autres choses intéressantes. A noter que cette revue consacre aussi des articles en dehors de l'Afrique. Voir résumé des aricles ci-dessous; à lire un article sur l'essor du luxe en Afrique...





    mardi 4 octobre 2016

    Vietnam. Fuite massive de polluants : les manifestants ne désarment pas

    Publié le
    Sur la plage de Ky Anh, dans la province centrale de Ha Tinh, plus de 100 tonnes de coquillages sont morts fin avril après une vaste pollution industrielle. PHOTO /STR / AFP
    Plusieurs milliers de personnes demandent des réparations après une gigantesque pollution qui, en avril dernier, a tué des tonnes de poissons. Cette mobilisation est un défi pour le gouvernement vietnamien.
    Près de 20 000 personnes ont manifesté le 2 octobre dans le centre du Vietnam devant l’usine sidérurgique de Formosa Ha Tinh Steel Corporation. Ils demandent la fermeture de l’entreprise et des compensations après la fuite massive de produits polluants dans la mer qui, en avril, a causé la mort de tonnes de poissons le long des côtes. Un désastre pour ces communautés de pêcheurs de la province de Ha Tinh.
    La province de Ha Tinh
    La province de Ha Tinh
    Plus de six mois après cette fuite, “la colère sprovoquée par ce dossier demeure vive. Un véritable défi pour le gouvernement”, estime The New York Times.
    Ce n’est qu’en juin que le gouvernement vietnamien a finalement admis que des fuites de plusieurs produits chimiques provenant de l’usine sidérurgique étaient responsables de la mort massive des poissons. Du cyanure, du phénol et de l’hydroxyde de fer auraient notamment été déversés sur les côtes.
    “Le gouvernement a essayé de cacher des informations et de protéger Formosa”, dit Tran Viet Hoa, un pêcheur dont le revenu aurait baissé de plus de 70 % à cause de la pollution, interrogé par The New York Times. “Si Formosa reste au Vietnam et ne nettoie pas l’environnement, nous continuerons à protester.”

    L’opacité alimente la colère

    Le gouvernement n’a pas rendu public le rapport scientifique sur la pollution, souligne le quotidien américain. Cette opacité alimente les rumeurs sur la présence de polluants durables dans la chaîne alimentaire et encourage la mobilisation.
    “Formosa Steel a admis sa responsabilité et accepté de payer 500 millions de dollars pour ce que de nombreux Vietnamiens considèrent comme l’un des plus grands désastres écologiques de l’histoire moderne du pays.”
    Mais les habitants des villes et des villages côtiers, dont les ressources économiques reposent sur la pêche, sont mobilisés depuis avril contre le gouvernement et l’entreprise. “Des centaines d’habitants de Ha Tinh ont porté plainte contre l’entreprise ces dernières semaines, beaucoup d’entre eux ayant le soutien de l’Eglise catholique”, rapporte le journal. 

    Les questions environnementales mobilisent
     

    Les rares images sur la manifestation de dimanche mises en ligne sur des sites d’information ont été rapidement retirées par les autorités, mais photos et commentaires sur l’événement ont largement circulé sur Facebook.
    Le quotidien américain rappelle enfin que la mobilisation citoyenne autour des questions environnementales progresse rapidement au Vietnam. Un phénomène qui inquiète les autorités communistes, qui maintiennent un strict contrôle du pouvoir et limite la liberté d’expression.

    Source
    Avec 1 000 journalistes, 29 bureaux à l’étranger et plus de 80 prix Pulitzer, The New York Times est de loin le premier quotidien du pays.

    vendredi 23 septembre 2016

    JOHANNESBURG : "un crime contre l'urbanité" (Alain Nonjon)

    Archives vidéo de l'INA : survol de nbx quartiers de la ville (bonne vision des bidonvilles) : lien =http://www.ina.fr/video/VDD09041362/



     Source : Hors-série du Monde "Atlas des villes"

    mercredi 21 septembre 2016

    Complément de l'étude de cas : Maurice/Rwanda

    Maurice. Lagon bleu et paradis fiscal (source : Courrier International)

    3 juillet 2015. PHOTO Ymon / PIXABAY / CC
    La Commission européenne a établi une liste noire des paradis fiscaux. La zone de l’océan Indien comprend trois pays : Maurice, les Seychelles et les Maldives.
    Les plages de sable fin ne sont pas le seul atout de l’Île Maurice. L’agence de presse Imaz Press Réunion revient sur le régime fiscal particulièrement favorable qui incite les entreprises et les particuliers à s’établir dans le pays.
    Si les perspectives d’une imposition à 15 % pour votre société, de charges sociales réduites ou encore de l’absence d’impôt sur la fortune vous mettent l’eau à la bouche, vous feriez bien de considérer l’option mauricienne. Plus de 27 000 sociétés offshore, qui n’ont pas d’activité réelle sur l’île, se sont déjà domiciliées sur place.
    La Commission européenne estime que ce genre d’incitations fiscales particulièrement avantageuses et la présence de sièges sociaux d’entreprises en réalité pas implantées sur le territoire sont des conditions pour établir si un pays est un paradis fiscal. La Commission européenne a donc placé Maurice sur la liste noire des paradis fiscaux pour la zone océan Indien. Bien qu’elle se soit engagée à un échange automatique d’informations, l’île est considérée par sept pays de l’Union européenne comme non coopérative sur le plan fiscal.
    Une position que réfute Seetanah Lutchmeenaraidoo, le ministre des Affaires étrangères, de l’Intégration régionale et du Commerce international : “L’île Maurice n’est pas une destination pour ceux qui ont de l’argent mal gagné et veulent le cacher, c’est une destination propre. Nous demandons formellement à Bruxelles de corriger son erreur et de faire justice immédiatement.” Une demande restée sans suite jusqu’à présent.
    Source

    Imaz Press

    Saint-Denis, La Réunion
    Imaz Press est une agence de presse d’actualité générale qui accorde une grande importance à l’illustration photographique de ses sujets.

    samedi 17 septembre 2016

    Bollore et la saga du port de Conakry

    Bolloré : la saga du port maudit de Conakry

    Vincent Bolloré et le président guinéen, Alpha Condé, à Conakry, en juin 2014.

    Tout commence par un décret présidentiel. A la télévision publique guinéenne, d’une voix monocorde, la présentatrice vêtue d’un joli boubou turquoise annonce la résiliation de la concession portuaire confiée trois ans plus tôt à Getma, filiale de l’opérateur portuaire français Necotrans. Nous sommes le lundi 8 mars 2011. Le soir même, les locaux de la société française à Conakry sont investis par des militaires. Deux jours plus tard, le terminal à conteneurs du port de Conakry est confié au groupe Bolloré. L’opération a été rondement menée, mais la guerre entre les deux opérateurs portuaires français en Afrique n’est pas terminée et va réserver quelques surprises. Comme ces rebondissements, cinq ans plus tard, au détour d’une enquête de la justice française.

    Arrivés un peu par hasard sur ce dossier de l’attribution du port de Conakry au groupe Bolloré, les juges ont procédé à plusieurs perquisitions sur un pan de l’empire de l’industriel breton. Loin des polémiques franco-françaises autour de la reprise en main de Canal Plus, la saga du port de Conakry soulève des questions qui fâchent, celles de soupçons de corruption et de favoritisme. Et avec elles, son cortège d’acteurs équivoques. Anciens ministres français devenus lobbyistes, grands avocats, communicants, agents des services de renseignement reconvertis dans le privé et autres hommes d’affaires proches de dirigeants africains. Avec eux, c’est aussi la bonne étoile du groupe Bolloré en Afrique qui pourrait être remise en cause.

    La valse des « amis » du président

    « Vincent [Bolloré], je le connais depuis quarante ans, lâche d’emblée Alpha Condé, chef de l’Etat guinéen, élu une première fois en décembre 2010, trois mois avant les faits, puis réélu en octobre 2015 dès le premier tour. Là, il est en Indonésie sinon je l’aurais appelé et on aurait dîné tous ensemble chez Laurent [restaurant gastronomique étoilé parisien] ».
    Alpha Condé reçoit au printemps 2016 dans sa suite de l’hôtel Raphaël, à Paris. Costume, cravate et chaussons du palace aux pieds, il semble s’amuser des soupçons qui planent sur le port de Conakry depuis son fameux décret. « Bolloré remplissait toutes les conditions d’appel d’offres et je peux vous dire que plus personne ne voulait de Getma [Necotrans] qui n’a pas honoré ses engagements, dit-il. Depuis que je suis élu, le fils [de Patrick] Balkany m’a demandé un permis minier, d’autres Français m’ont demandé des faveurs, mais pas Bolloré dont le groupe travaille et développe le port de Conakry. »
    Son amitié avec le magnat breton, forgée lors de son long exil d’opposant à Paris, a-t-elle influé sur sa décision ? « C’est un ami. Je privilégie les amis. Et alors ? », répond-il débonnaire, en s’esclaffant.
    Devant l’entrée du port de Conakry.
    Dans cette affaire, Alpha Condé a pourtant eu à rompre des amitiés. Le chef d’Etat guinéen se souvient ainsi avoir éconduit l’un de ses « vieux copains », l’ancien bâtonnier de Paris, Maître Pierre-Olivier Sur, avec qui un dîner a été brutalement annulé, en 2011. Le président guinéen venait de réaliser que Me Sur était mandaté par Necotrans. Même sort réservé à l’ancien ministre délégué à la coopération, Pierre-André Wiltzer, qu’il connaît depuis « un demi-siècle », mais qui se trouve être membre du conseil d’administration de Necotrans.
    La mémoire d’Alpha Condé a gardé la trace d’un autre émissaire, plus improbable : le général burkinabé Gilbert Diendéré. C’était la dernière carte de Necotrans. Blaise Compaoré, alors président du Burkina Faso, influent et craint du Sahel aux côtes du Golfe de Guinée, avait dépêché à Conakry son fidèle chef d’état-major particulier pour intercéder en faveur de Necotrans, alors dirigé par Richard Talbot, lequel avait ses entrées à Ouagadougou au palais présidentiel du « beau Blaise ». « J’ai reçu Diendéré, se souvient M. Condé. Et lui ai dit la même chose qu’aux autres : je ne veux plus de Getma ».
    Blaise Compaoré a été renversé en octobre 2014 par un soulèvement populaire. Le général Diendéré, qui a échoué dans une tentative de coup d’Etat militaire un an plus tard, est toujours incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction de l’armée, à Ouagadougou. Et le groupe Bolloré est resté maître du port de Conakry. Alpha Condé se lève, tape dans le dos avec ses mains ornées de bagues et lâche : « Et puis écrivez ce que vous voulez, je n’en ai rien à faire ».

    Les anciens alliés devenus ennemis

    Au bout de la route de la corniche qui borde les eaux grises du golfe de Guinée, le port autonome de Conakry se divise en deux parties. D’abord, le terminal à conteneurs, géré par le groupe Bolloré. Un espace propre, aseptisé et informatisé qui contraste avec le reste du port, où se croisent dockers et vendeurs à la sauvette. Les voitures et les camions qui circulent sans précautions dans ce capharnaüm portuaire ne s’aventurent pas dans l’enclave Bolloré. Ces deux mondes cohabitent mais ne se mélangent pas. Et, comme à Abidjan, Bolloré veille à conserver la très rentable activité « conteneurs » qui lui permet de maîtriser un secteur clé de l’économie guinéenne et de proposer ses services logistiques.
    Entre Séville, où il s’est installé, et Paris, où il manœuvre, un homme suit l’histoire du port de Conakry avec l’espoir qu’elle puisse prouver ce qu’il décrit comme un « système mafieux ». Jacques Dupuydauby, 69 ans, est un ancien associé de Vincent Bolloré au Togo et au Gabon. Devenu son pire ennemi, il le qualifie de « gangster corrupteur ». A ses côtés, son fils, Vianney, 35 ans, acquiesce. Tous deux savent de quoi ils parlent. « Au Togo, je me souviens avoir livré chaque mois à un conseiller du président des cartons de bouteille d’eau remplis d’espèces, dit Vianney Dupuydauby. Par carton, je mettais 90 millions de francs CFA en billets de 10 000. »
    Jacques Dupuydauby.
    Ces deux personnages semblent sortis d’un film des années 1970. Chevalière en or, initiales brodées sur la chemise, référence à un « reportage d’Antenne 2 », le mot « nègre » leur échappe parfois. « J’ai été entendu seize fois par la brigade financière, depuis 2012, à qui j’ai remis plus de cinq mille documents », s’enorgueillit Dupuydauby père, qui veut croire que ses « révélations » ont été prises au sérieux. Puis il s’emballe lorsqu’il tente d’expliquer les principales affaires politico-financières de ces dernières décennies, des soupçons de financement libyen de la campagne Sarkozy au bombardement de Bouaké de 2004, en Côte d’ivoire, en passant par le port de Conakry, la crise en Centrafrique… Pour lui, tout cela n’a qu’une origine : les agissements du « tandem Bolloré-Sarkozy ».
    Son discours semble décousu et explosif à la fois. Selon un enquêteur français, « il y a un peu de tout dans ce que dit Dupuydauby. Du vrai, du faux, de l’invérifiable ».
    Mais en mai 2016, Jacques Dupuydauby a perdu un combat judiciaire contre son ennemi juré. Il a été condamné à trois ans et neuf mois de prison ferme par la cour suprême de Madrid après avoir été reconnu coupable d’appropriation frauduleuse de titres du groupe Bolloré. Vincent Bolloré est-il venu à bout de son ancien associé ? « Non, je ne suis pas en prison. J’ai déposé deux recours devant la justice espagnole, rétorque M. Dupuydauby. Et tant que je ne serai pas dans un cercueil dont les clous sont solidement plantés, je ne m’arrêterai pas ».

    Perquisitions à la tour Bolloré

    A Puteaux (Hauts-de-Seine), la tour Bolloré loge dans ses étages de fins connaisseurs de la chose policière, du renseignement et de la justice. Ange Mancini, l’ancien coordinateur du renseignement sous la présidence Sarkozy, l’ancien ministre de la coopération Michel Roussin et quelques anciens éléments des forces spéciales. On y croise aussi Michel Dobkine, ancien militant de la gauche révolutionnaire devenu secrétaire général d’Havas, qui a occupé de nombreux postes dans la magistrature avant un passage éclair au cabinet de Rachida Dati du temps où elle était ministre de la justice.
    A en croire les haut cadres du groupe, nul ne s’attendait à se retrouver dans le viseur des autorités judiciaires au sujet du port de Conakry.
    Vendredi 8 avril, Vincent Bolloré se trouve sur ses terres bretonnes lorsque le siège du groupe à Puteaux est perquisitionné sur commission rogatoire de juges d’instruction financiers. Son bureau, de même que ceux du directeur général et du directeur juridique du groupe, est passé au crible par les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCLIFF). A 6 000 km de Conakry, les enquêteurs cherchent des éléments sur l’obtention du port de la capitale guinéenne. Une mauvaise nouvelle de plus. La veille, France 2 diffusait un documentaire critique sur les activités africaines du patron breton.
    Puis, vendredi 2 mai, c’est au tour de Michel Roussin de subir deux perquisitions, à son domicile et à son bureau de la tour Bolloré. Ce dinosaure de la « Françafrique » s’est engagé dans le dossier du port de Conakry dès 2008, année du premier appel d’offres. « Les policiers ont récupéré deux vieux documents ayant trait au Congo-Brazzaville, se rassure-t-on au sein du groupe. Pour Michel Roussin, c’est un simple épisode professionnel. »

    « Poison de la suspicion »

    Pour parler au Monde Afrique, Vincent Bolloré a désigné le directeur général développement du groupe, Eric Melet. Allure sérieuse et très prudent, il reçoit dans une salle austère de la tour Bolloré, entouré de deux collaborateurs.
    « En Afrique, ce qui compte, c’est que ça marche. Avant que nous obtenions la concession du port [de Conakry], les navires attendaient plus de deux semaines pour débarquer et les investissements n’avaient pas été réalisés », dit-il. Ce que conteste Necotrans, qui a porté plainte contre Bolloré en octobre 2011 en France, et réclame toujours 100 millions d’euros de dommages et intérêts. Dans une autre procédure qui l’oppose à l’Etat de Guinée, Necotrans n’a obtenu que 448 834 euros, devant le tribunal d’arbitrage du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi, dépendant de la Banque mondiale). En effet, le 16 août 2016, cette juridiction a estimé que la résiliation brutale de la concession avait été « irrégulière ».
    « On s’est battu pour obtenir le port de Conakry, cela n’a pas été facile. Et depuis 2011, nous avons investi 140 millions d’euros, dont 80 rien que pour les infrastructures », ajoute Eric Melet qui se lève pour chercher deux épais dossiers : « Voilà, c’est ça un appel d’offres ». A plusieurs reprises, il évoque le « poison de la suspicion ». Il soupire puis glisse : « la relation entre M. Bolloré et les chefs d’Etat, c’est plutôt un désavantage pour nous ». Eric Melet assure que les pratiques décrites par Dupuydauby père et fils sont d’un autre temps : « il n’y a plus de cash qui circule, plus de corruption, c’est désormais informatisé ». Tout juste concède-t-il que « le secteur informel est une réalité économique là-bas ». Quant aux systèmes informatiques de Necotrans que le groupe Bolloré a récupéré en 2011 : « Il n’y avait pas de données sensibles [dedans], rien de confidentiel ».
    La tour Bolloré, à Puteaux, devant laquelle l’ONG Greenpeace a installé une pancarte, en février 2016.
    Au sein de la direction du groupe Bolloré, on critique un homme qui a récemment provoqué l’ire du patron et qui se retrouve dans le rôle du maillon faible. C’est un cadre chargé de l’Afrique chez Havas, le groupe de communication contrôlé par Bolloré depuis janvier 2015. Jean-Philippe Dorent est un ancien militant syndical proche de Bernard Kouchner, lequel se trouve être l’un des meilleurs amis français d’Alpha Condé. Il connaît bien la Guinée, son port et son président resté fidèle à l’internationale socialiste. « Je le considère [Alpha Condé] comme un ami et une figure de la lutte africaine contre la dictature et contre l’apartheid », dit-il. Jean-Philippe Dorent est également proche de Francis Perez, patron du groupe Pefaco qui développe des casinos et des hôtels de Bujumbura à Lomé, côté en bourse à Malte et dont le siège est à Barcelone. Une amitié qui a conduit les enquêteurs jusqu’à la tour Bolloré.

    Le communicant désobéissant

    Dans le cadre d’une enquête préliminaire entamée en juillet 2012 sur Pefaco, le nom de Jean-Philippe Dorent était apparu dans un signalement Tracfin, le service antiblanchiment du ministère des finances.
    « Je n’ai jamais fait d’affaires avec Dorent à qui j’ai juste prêté 400 000 euros il y a cinq ans pour qu’il s’achète une maison, confie Francis Perez en tirant sur un cigare. Il a voulu faire un acte notarié et mon prêt a été déclaré au fisc. Il a commencé à me rembourser par chèques et par virements. » Quid de ses liens avec le groupe Bolloré ? « Aucun, mais j’aimerais bien car en Afrique c’est utile d’avoir la carte Bolloré. Vous pouvez m’introduire ? », s’amuse-t-il.
    En 2010, c’est Jean-Philippe Dorent qui a piloté pour Havas la campagne présidentielle d’Alpha Condé. Les échanges de courriels saisis par les enquêteurs laissent entendre que ses prestations ont été volontairement sous-facturées.
    Cette attention soudain portée aux activités de Jean-Philippe Dorent en Afrique conduit les cadres du groupe Bolloré à se désolidariser de celui qu’ils qualifient de « pied nickelé ». Mais un lien existe-t-il entre les services fournis par Havas à des dirigeants africains et l’obtention de concessions portuaires par Bolloré ? « Imaginons demain qu’Havas n’existe pas. Bolloré Africa Logistics aurait les mêmes positions qu’aujourd’hui en Afrique », lâche un cadre du groupe. Comprendre : il n’y a pas de passerelle entre les deux entités du groupe, même si leurs bâtiments respectifs sont contigus, à Puteaux.
    Lors de la campagne présidentielle de Sebastien Ajavon, le 3 mars 2016, à Cotonou.
    En 2011, Havas a d’ailleurs annoncé « ne plus faire de campagne politique », notamment en Afrique. Ce dont Jean-Philippe Dorent semble n’avoir pas tenu compte. Début 2016, il a pris l’initiative d’orchestrer la campagne d’un candidat malheureux à la présidentielle du Bénin, Sébastien Ajavon. Ce qui lui a valu les foudres de Vincent Bolloré en personne, à qui il a dû adresser une lettre d’excuses. Et pourtant, M. Dorent continue à faire du lobbying, notamment en faveur du président camerounais Paul Biya. On le voit aussi à Brazzaville, où il conseille le trader pétrolier Lucien Ebata, visé par une enquête de la justice française pour soupçons de blanchiment de fonds et proche du clan du président Denis Sassou-Nguesso.
    Les enquêtes provoquées par M. Dorent s’ajoutent, pour le groupe Bolloré, à des difficultés récentes rencontrées en Afrique de l’Ouest francophone. En Côte d’Ivoire, sa mainmise sur les activités conteneurs du port d’Abidjan commence à agacer les autorités. Et son projet de « boucle ferroviaire » de 2 700 km, reliant Cotonou à Abidjan via Niamey et Ouagadougou, est au point mort, en raison d’obstacles politiques et judiciaires.
    Au Bénin, le soutien de Havas au candidat Sébastien Ajavon a irrité le vainqueur de la présidentielle, Patrice Talon, et affaibli la position du groupe Bolloré. « Ce n’est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu’il va me convaincre », déclarait au Monde Afrique le chef d’Etat élu en mars 2016 en allusion à la « Bluezone » (centre d’activités culturelles et numériques) ouverte à Cotonou par l’industriel breton. Patrice Talon et Vincent Bolloré se sont toutefois rencontrés à Paris en juillet pour tenter de « parvenir à un arrangement sans que ni l’un ni l’autre ne perde la face », dit-on dans l’entourage des deux hommes. A Cotonou, il faudra sans doute lâcher du lest pour revenir en grâce.